Partie 1

Le 15 octobre dernier, c’était le 25e anniversaire de la mort de Thomas Sankara. Il accède au pouvoir le 4 août 1983, par soulèvement populaire. Les burkinabé ce jour là ont eu le nez creux, ils ont offert à l’Afrique un grand chef d’Etat. Mais nous en reparlerons peut-être, dans un autre article, un jour. En attendant, nous ici, entendons raconter comment en 1983, il donne au monde une vision nouvelle de la femme africaine. Il en fait un être égal à l’homme. C’est une première pour un chef d’Etat africain. Il restera 4 ans à la tête de l’état. 4 ans qui changent le regard des femmes africaines sur leurs personnes et leur devenir. Thomas Sankara devient notre Ché à nous. Qui est Sankara ? Et pourquoi ne peut-il faire sa révolution sans les femmes ? Dans un pays où le patriarche est roi, pourquoi en vient-il à considérer que la femme, c’est indispensable pour l’avenir de son pays, se doit de jouir des mêmes droits que l’homme ?
Oui, ce mode de pensée est, c’est le cas de le dire, révolutionnaire. Et avant, c’était comment ? Sankara entendait changer en profondeur les mentalités de ses concitoyens. C’est fait…
Thomas Sankara est né le 21 décembre 1949 à Yako en Haute-Volta. Il intègre la formation d’officier au Cameroun en 1972 et l’académie militaire d’Ansirabe à Madagascar en 1973. Il est nommé Premier ministre en janvier 1983. Emprisonné en mai 1983 libéré par soulèvement populaire en aout 1983 porté à la tête de l’État le 4 Août 1983. Parce qu’il entend remodeler en profondeur les mentalités, il offre avec la révolution à des hommes et des femmes intègres de construire une nation nouvelle, où l’impérialisme n’aura pas sa place. Le 17 novembre 1986, La Haute-Volta devient le Burkina Faso..
La considération qu’il avait pour les femmes, guide ses prises de position. Il est pour l’émancipation de la femme d’abord parce qu’il grandit avec des sœurs uniquement, il en avait 4. Ensuite, parce qu’il est choqué par les violences qu’un de ses supérieurs, à l’école militaire, inflige à son épouse. Cet incident le marque au point où, des années plus tard, il regrette encore de n’être pas intervenu. Le supérieur hiérarchique battait sa femme. Raisons suffisantes pour comprendre comment et pourquoi, il en arrive, dans une société très traditionaliste, à prendre des décisions à contre-courant des idées politiques de ses pairs. Il pensait par exemple, qu’il n’était absolument pas normal de faire d’une femme « le boy* » à tout faire du foyer conjugal et ne pas lui reverser un salaire minimum. Prélever une partie du salaire des hommes pour le reverser aux femmes, faisait partie de ses projets. Il fallait pour cela, des lois. Il n’a pas eu le temps. Ses raisons sont louables, pleines d’empathie, nous pouvons donc dire que les femmes qui l’ont entouré en ont fait un homme bien et de bien…
Sa vision sur le destin de la femme nous fait chaud au cœur. Le rôle des femmes s’est longtemps limité à des seconds rôles sur la scène publique, et parfois dans son foyer. Le patriarcat domine le monde d’est en ouest, du nord au sud. Ce, depuis que le monde est monde. Nous sommes issues de la côte d’Adam, mesdames… C’est pour vous dire. Mais imaginez-vous plutôt ceci, une assemblée d’hommes et femmes réunis, vous prenez la parole et là, vous entendez: « Mère, retourne dans tes appartements, reprends tes travaux, ta toile, ta quenouille. Discourir est une affaire d’hommes, de tous les hommes, mais de moi surtout, qui détient le pouvoir dans cette maison ». Réactions des femmes en occident : Quoi ? Non mais… En Afrique, dans certaines communautés, au moins une femme sur deux ne s’étonnera pas trop d’être ainsi rabrouée. Indignation pour au moins deux femmes sur trois si c’est le fils adulte qui l’invective ainsi en public. Et pourtant, cet outrage, ne date pas d’aujourd’hui, mais de l’antiquité. C’est ainsi que Télémaque s’adresse à sa mère Pénélope. Très sincèrement, aujourd’hui encore, nous pouvons être certains que dans certaines sociétés où le patriarche est encore bel et bien présent, il existe encore des femmes qui subissent des traitements aussi dévalorisants.

Et l’Afrique est un de ces continents où le patriarche est roi. Ici, il ne fait pas bon de vieillir seule. La respectabilité, souvent, est fonction de la protection du mâle en présence. Pour toute jeune fille qui se respecte, qui ne souhaite pas jeter l’opprobre sur sa famille en demeurant célibataire, son existence, à partir d’un certain âge sera rythmée par la recherche d’un époux. Sinon rien de notable n’est accompli dans sa vie ». Comment pensez-vous que l’homme dans ces sociétés-là, perçoive sa propre existence ? La société entière, se réfère à lui comme étant le socle de la vie de toute femme ? Quand on pense que les mères, sœurs, tantes, tout ce que la famille compte de sexe féminin a tendance à conforter ces hommes, jeunes comme vieux dans ce rôle…..
Nous apprenons à nos enfants, les garçons, à vivre, explorer, jouer à n’en plus soif, à surtout éviter la cuisine, ce n’est pas un endroit pour un homme, à galoper et au moment du repas, à se faire servir… Par les femmes. Les jeunes filles quant à elles, contrairement à leurs frères, elles n’ont pas le droit de faire autre chose qu’apprendre à entretenir un foyer. C’est cela la trame de l’éducation qu’elles reçoit. Elle aide à la cuisine et aux tâches ménagères, c’est une mini-assistante ménagère. C’est ainsi qu’après-avoir été au service de son père et de ses frères, elle quittera le cocon familial pour faire de même avec son époux. Si le seigneur, ainsi, la bénit…
En occident, la femme a quitté le rôle de bonne à tout faire dans lequel la société la restreignait pour devenir autonome et indépendante. Mais pour cela, il a fallu s’appuyer sur la loi. Elle a droit aux allocations familiales dès 1932. Elle peut travailler alors même qu’elle est mariée 1941, oui, car jusqu’en 1965, la femme était considérée comme étant sous la tutelle de son époux. Ainsi de suite… On pourrait parler des améliorations que l’Etat apporte à la condition de la femme en occident pendant encore des heures… Mais là n’est pas notre propos. On peut juste se mettre d’accord sur le fait que, sans une volonté ferme des autorités, les mentalités n’évoluent que très peu…
Revenons en à ce qui se passe au Burkina Faso. Pour rappel, 52 % de la population est féminine, 98 % est analphabète et rurale. Lorsque Thomas Sankara assène que la révolution ne saura pas se faire sans les femmes, il sait de quoi il parle. Les femmes dans nos campagnes sont les piliers du foyer. Ne nous mentons pas, les repas, les cultures, les récoltes, la vente des récoltes, les enfants et j’en passe… Elle est sur tous les fronts. Imaginez un peu ça, les femmes ont fourni la moitié de la production en cultures vivrières du continent africain. Voir ces femmes s’émanciper et s ‘épanouir en tant que personne à part entière a été très certainement une raison plus que valable de mener ce combat.
Cela passe par un changement en profondeur des mentalités. Leur permettre un accès au bonheur. Cela passe par le mariage, la répartition des taches au sein du foyer, la fin des mutilations sexuelles et une autonomie financière. Thomas Sankara était pur des épousailles consenties. Le bonheur au sein d’un couple passe par là aussi. Surtout dans des régions où, le montant de la dot est tellement élevé que tout ce que le village compte d’hommes en âge de se marier se voit obligé de partir pour la ville ou de s’expatrier afin de trouver les fonds nécessaires. En attendant leur retour, ce sont les hommes les plus âgés qui se présentent pour les mariages. Les jeunes et la révolution disent non à ce mode de fonctionnement. La révolution lui a offert le choix de convoler en justes noces avec l’élu de son cœur. Attention, quand même, la vindicte villageoise parait-il, peut-être cruelle et sans appel. Une autre raison qui mérite l’intervention des révolutionnaires, ce sont les mutilations génitales. Lutter contre l’hypocrisie attribuée exclusivement à l’homme, qui attend de la femme qu’elle ne ressente pas de désir sexuel. Au Ghana par exemple, dans certaines ethnies, le clitoris est considéré comme une extension mâle… Une excision ne peut que rendre la femme belle aux yeux de son époux. Y voit-il lui-même une mutilation? Le corps de la femme conserve tout de même sa fonction reproductrice.
Transformer tous ces vœux pieux en réalité, des moyens, financiers et humains. Les femmes sont mises à contribution, les hommes mobilisés. Elles participent dans tous les domaines où les structures de la société ont besoin d’être remodelées. Comment finance t-il toutes ces réformes ?

Le principe d’un état social dépend des taxes et impôts que les citoyens consentent à lui reverser afin de contribuer, de par leur revenu à l’effort général. Or, nous sommes en 1983-87, le Burkina Faso ne connaît pas le plein-emploi, les industries, il n’y en a pas. Plus de la moitié de la population vit en zone rurale, elle est à 98 % analphabète et c’est un pays aride. Alors comment, quand on est le 8e état le plus pauvre d’Afrique, fait-on pour se construire des barrages ? Comment finance t-o-n la scolarité de toutes les femmes en âge de s’instruire ? Les campagnes de vaccinations qui sauvent la vie de milliers d’individus ? Pour réduire le taux de mortalité des nouveaux nés et des mères pendant l’accouchement ? Comment en arrive-t-on en plus à construire écoles et dispensaires ?
Dans l’Europe de l’après-guerre, les Européens ont eu droit, pour se reconstruire à une annulation totale de leur dette extérieure. A contrario, il est demandé aux états les plus pauvres un remboursement total de leurs dettes. Et cela ne date pas d’hier. En 1794, Haïti par exemple après une lutte acharnée contre la France, acquiert enfin son indépendance en 1804. La France lui demande de rembourser les dettes inhérentes à la réappropriation, par les anciens esclaves, des terres que les esclavagistes abandonnent. 150 millions de francs. C’est 300 % du revenu national brut en 1825. La dette est remboursée en 1950. Ici, les anciens maîtres ont été dédommagés, mais le travail non rémunéré des esclaves, pas compensé… Nous sommes en 2023, l’Afrique est encore en train de payer des dettes nées avec la colonisation. Oui, oui, il y a eu des ajournements de dettes. Mais les chiffres parlent d’eux-mêmes. Des dettes issues de la colonisation, l’Afrique doit toujours 365 milliards de dollars à ses créanciers en 2010. Il sera triplé en 2020. La dette du Congo Brazzaville, c’est 100 % de son PIB, en 2024, il atteindra 140 % en Zambie. Comment entendez-vous vous extirper d’une situation aussi catastrophique ? En Afrique subsaharienne, les taxes, c’est environ 15 % du PIB. Pour s’en sortir, les modèles économiques que nous avons reçus en héritage ne risquent pas de fonctionner beaucoup. Ce, malgré les allègements proposés par les créanciers, il faut aussi compter la Chine à qui nous devrons déjà 45 milliards de dollars en 2025.
Imaginez un peu ça… Pour que le paiement de l’impôt devienne une habitude, comme en occident, il faudrait que nos contrées puissent taxer « la débrouille ». How? C’est sans doute la raison pour laquelle les femmes sont mises à contribution. Les qualités de gestionnaire des femmes, nous les connaissons. Certaines font des miracles tous les jours dans leurs foyers pour nourrir leur progéniture malgré le manque de ressources dont elles disposent. Alors quand il s’agit de gérer une économie avec peu de réserves, vaut mieux faire appel aux femmes. Prenons le cas de la région de Bogoya, au Burkina Faso, les hommes sont mobilisés et mis à contribution, car une maternité est indispensable. L’hôpital provincial se trouve à 7 km, et les routes sont mauvaises. Pour résoudre ce problème qui met la vie de l’enfant et de la mère en danger, les femmes achètent un moulin à moudre les grains avec l’aide d’une ONG locale. Elles écrasent le grain et louent la machine. Avec l’argent ainsi gagné, elles construisent la maternité, le personnel est restreint, une infirmière, une pharmacienne et une accoucheuse, mais sauvent des vies et préservent celles qui auraient pu être mises en danger sur les routes difficilement praticables. 7 460 centres de santé ont été construits en 4 ans. Des barrages sont construits pour plus d’eau potable et pour permettre une meilleure irrigation des champs.
La révolution a eu raison de les intégrer comme des forces vives et d’en avoir fait des partenaires de choix. La femme Burkinabé s’est-elle alors émancipée ? A -t- elle effectivement vu les changements de mentalités chez les hommes les années suivantes ? Ceci donnera très certainement lieu à un autre débat. En attendant, Thomas Sankara décède le 15 octobre 1987, il a 37 ans. Il est l’heureux propriétaire d’un compte en banque avec la somme extraordinaire de 564 $, 4 bicyclettes, d’un frigo et d’une Renault 4. Le putsch est commandité par son successeur Blaise Compaoré un compagnon de route. Je pense qu’il serait malvenu de dire ex-compagnon de route, pendant le putsch, il faisait encore partie des camarades révolutionnaires. À son départ de la présidence du pays en 2014, était en possession de 227 millions de $…
Partie II à suivre…
