
En cette fin d’été, je me rends à la bibliothèque de l’arsenal pour changer. Mes recherches je les effectue en général à la BNF, dans le 13eme. Là je me dis, comme avec Richelieu, cette bibliothèque a l’air chouette allons y faire un tour. Je voulais y travailler quelques heures et ensuite rentrer. Quelle ne fut pas ma surprise de voir que je pouvais obtenir de la documentation sur la navigation en France…. Les bateaux, les bateaux négriers ! Alors là. Une découverte heureuse. J’attends qu’on m’attribue ma table et je m’installe. Pour quelques jours.
De cette mini-mésaventure est tiré cet article, la marie séraphique. Le premier, je l’espère d’une longue série.
La Marie Séraphique est un navire négrier qui déporte 1344 esclaves noirs de l’Afrique vers le Cap français. Il appartient à l’armateur Gruel qui l’achète en 1769. Selon l’historien Didier Guy Varc’h, cette étude devrait nous montrer que ce commerce, la traite des êtres humains comme nous la connaissons, était décrit, vu et perçu à cette époque comme un commerce ordinaire. Ce, par tous les protagonistes et sur tous les continents. Europe, Afrique, Amérique. Ordinaire au point où sir Gruel en vient à baptiser son bateau négrier, Marie séraphique du nom de son épouse.
Oui, l’occident qui a vu débarquer sur ses quais des êtres humains enchainés et vendus aux enchères, a fait preuve de 150 ans de tolérance. Nantes a accueilli, puisque tolérante, 450000 africains. Nous comprenons que, par rapport à l’importance du trafic, la marie séraphique avec ses 1344 déportés n’est en fait qu’un tout petit brin de paille face à l’immensité du fourrage qu’a été la traite négrière Nantaise.

Jaqcues Barthelemy Gruel lui arrive à Nantes en 1762, Il est créole de Saint Domingue, il a 31 ans, c’était un peu avant la fin de la guerre des 7ans (1756-1763), première guerre mondiale de tous les temps. Il est à Nantes, il entend se construire une solide épargne afin de devenir planteur. Pas un planteur ordinaire non, un grand. Il est de saint Domingue. A Nantes, avant l’achat et la mise à l’eau de la Marie Séraphique, Gruel a déjà effectué, avec 3 amis, l’armement de 5 Navires, Quatre négriers et un navire de droiture. L’armement d’un navire coûte cher. Lorsqu’il débute en 1763, c’est avec un navire de 150 tonneaux.
Avec la Marie Seraphique c’est un navire de 150 tonneaux, entre 350 et 450 captifs et une trentaine de membres d’équipage. Le négrier qui va se fournir en esclaves sur la côte d’Angole, à Loango, devra s’armer de 260 barriques d’eau pour environ 63000 litres d’eau. 1053 litres 40kg de vivre pour toute la durée de la traversée. Ce qui veut dire 25800 rations comptabilisées. Une traversée normale demande 37400 rations. Par normale, j’entends les 10 à 24 semaines que dure une traversée de l’océan atlantique. De Nantes en Angola (Nom actuel de la côte d’Angole) avec un navire comme la Marie Séraphique. On voit bien que ce n’est pas suffisant. Afin de nourrir tout le monde, le capitaine ici compte sur la bienveillance de la mer espérant une pêche conséquente ou du ciel avec une chasse aux oiseaux de mer.
A bord de la Marie Séraphique
Une fois sur la côte d’Angole, le capitaine du navire, en l’occurrence, Fautrel Gautry doit échanger les captifs contre de la marchandise. La marchandise destinée à cet échange: Armes à feu et des blanche. De l’eau de vie coupée à l’eau, du tissu (Certaines des manufactures de tissu impliquées dans la traite négrière existe encore à Nantes), des pièces de verroteries venues de Hollande et d’Italie… 1568 barils de poudre,94 sacs de plomb, 487pieces de vaisselle.
L’achat d’esclaves sur les côtes d’Angole se fait dans des règles strictes. Les Européens étaient tolérés provisoirement. L’organisation des locaux ne les autorisait pas à prolonger leur séjour plus que nécessaire. 3 à 6 mois en général et aucun d’eux n’était favorisé, il fallait que cela se sache. Il se voyait donc obligé d’ouvrir un Quibangua, c’est un comptoir de traite provisoire, ce, pour chaque campagne. C’était l’officier du port, le maquimbé, qui organisait le transport du comptoir au bateau. Le capitaine et son bateau devaient attendre. Il était alors nécessaire, pour l’officier de faire monter les enchères. Plus les négriers patientaient, plus ils recevaient de cadeaux (tout le monde voulait être le mieux servi), plus il redoublaient d’efforts et d’imagination en matière de dons.



Une fois les négociations terminées, il fallait multiples allers-retours en petites embarcations entre le village et le bateau pour atteindre le nombre de captifs souhaité. Une dizaine de captifs par barques maximum. Les captifs sont vendus par un négociant. Ils sont issus de razzias, guerre, châtiments pour crime, vols, dettes et autres délits. Une fois le nombre de captifs atteints, le capitaine, ici Fautrel Gautry et ses matelots les installait dans les calles têtes bêche. Les femmes et les enfants d’un côté et les hommes de l’autre. La séparation était faite à l’aide d’un panneau en bois. Les captifs, dans les deux pièces étaient entravés par des chaînes et avec l’espace attribué Il leur est impossible de bouger. Ils n’étaient même pas détachés pour faire leurs besoins. Mais voici une note de l’auteur.
.. » Après le repas du matin, les captifs de la marie-séraphique profitent du pont pour faire leur toilette personnelle. Se limitant souvent à faire laver la bouche avec de l’eau fraîche dans laquelle on ajoutera du citron. » Et toutes les semaines 2 fois, « on fera laver les hommes en les faisant passer par bandes en les arrosantsur le pont…. » Le médecin en profite pour les soigner. Les ongles sont coupés et les cheveux rasés. Les corps nus sont enduits d’huile de palme pour éviter la vermine. La qualité de l’hygiène permet d’éviter les maladies, fléaux des négriers. Le scorbut, la dysenterie et les fièvres typhoïdes. Les matelots en profitaient pour nettoyer les cales à grandes eaux. On frottait, gratttait avec vinaigre et savon. Parfois, si la nourriture venait à manquer, les captifs étaient très peu nourris, pendant quelques semaines. Ce n’était qu’à l’approche des îles, donc des lieux de vente, que les matelots les nourrissaient de nouveau convenablement afin qu’ils fassent bonne impression lors des ventes.
Enfin arrivée à bon port, au cap français, la marie-séraphique a subit peu de dommage. 5 marins et 9 captifs décédés. C’est un bilan acceptable. La vente se tient soit sur les bateaux, soit sur la terre ferme. Les acheteurs et les esclaves étaient séparé par un grand panneaux en bois d’environ deux mètres de haut.

En 1770 à Saint Domingue, le prix d’un captif est de 1140 livres. Ces prix fluctuent en fonction du temps, de la saison et du, cour de l’offre et de la demande.
L’argent de la traite
Les négriers et esclavagistes en déclarant leurs impôts, faisaient le distingo entre l’argent de la métropole et l’argent des îles. C’était pour eux la possibilité de faire des économies sur l’impôt dû. L’ami Gruel par exemple, à son arrivé à Nantes, n’est pas bien riche. Alors même que son père était aussi le propriétaire d’une plantation à Saint Domingue et possédait 118 esclaves en 1775. Gruel déclarait à Nantes en tant que négociant, 75 livres d’impôts en 1762, 72 en 1763 et enfin, 85 livres en 1764. Il n’était pas nécessaire pour lui, de déclarer le patrimoine hors France métropolitaine. Les biens de la France coloniale ne s’invitent pas dans l’impôt Nantais.

Fort en joux



Son rêve était de devenir planteur. La traite négrière lui offrait la possibilité de le devenir. Tout ce qu’il lui fallait faire, acquérir au plus vite des fonds grâce à la vente d’esclaves. Alors quand il complete enfin le premier voyage de la Marie Séraphique, c’est sans doute une immense joie. Il a une marchandise disponible de 312 captifs, 243 sont des hommes et 69 des femmes. Le prix moyen d’un esclave noir est de 1700 Livres d’argent en Amérique et de 1140 livres d’argent en France (Saint Domingue). Les captifs sont présentés à la vente sur le pont du bateau une séparation entre les acheteurs et les captifs, qui entre deux échanges avec le capitaine, s’offraient une petite collation à l’abris des regards de ceux qui attendaient que le montant de la vente scelle leur sort. Afin d’éviter une insurrection, ils restaient enchainés les uns aux autres. Une fois la vente conclue, une partie de la somme était payée sur place, le restant pouvait s’étaler sur deux ans. A partir d’ici, ils ne sont plus captifs, mais esclaves. Ils peuvent être châtier par leurs « maîtres » et subir des punitions allant de la pendaison par oreille cloutée, brulure des parties sexuelles, enfermés dans des tonneaux hérissés de clous, enfants dépecés à coups de machettes… » Quand un homme est déjà malheureux, on ne doit pas chercher à l’humilier et vexer sans aucune humanité, ni charité…. » C’est une citation de Toussaint Louverture dans une lettre adressée à son geôlier, le commandant du château de Joux. Ici, ces mots sont adressés à un subalterne (Du moins, c’en était un avant son séjour dans les geôles du fort de joux) . Toussaint Louverture a quant à lui, le grade de général, il a mené toute une nation à l’indépendance, il est un précurseur. Aucune colonie au monde n’a été indépendante avant la « Saint Domingue française » Haïti. Lorsque Toussaint Louverture demande plus d’humanité, il ne peut être entendu autrement que par ce qu’il est: Un général. Les esclaves eux, étaient des biens meubles. Ce qui veut dire que, l’esclavagiste pouvait considérer que, ce n’était pas être dépourvu d’humanité que d’inciser les flancs d’un individu et d’y verser du lard fondu. L’entendre hurler de douleur non plus je suppose.
La marie séraphique est particulièrement célèbre pour plusieurs raisons : la première, c’est à son bord qu’est conçue la seule représentation iconographique sur la disposition des captifs sur un négrier, signé de la main d’un représentant de commerce. Le negrier appartient à un personnage qui a fait fortune à Nantes et enfin, il est de ceux qui ont gagné de l’argent avec deux révolutions successives. La révolution américaine et la Révolution française. Pour rappel, la révolution américaine, ce sont 13 états Britaniques qui reclament leur indépendance à la couronne britanique, George Washington et Benjamin Franklin sont de grands acteurs de cette révolution, leurs « amis de Nantes » leur fournissent une aide materielle conséquente pour la mener à bien. Ce sont, en 1790, 3.800.000 habitants, dont 700.000 esclaves. Et pour la révolution française, qui nous interesse, elle se tient sur l’ile de saint domingue, pour rappel Gruel y est établit avec ses parents avant son départ pour Nantes. Notre ami Nantais là aussi apporte une aide à l’effort de guerre pour l’indépendance de Saint Domingue.
Et enfin, pourquoi Nantes? Parce que Nantes a décidé d’embrasser son passé de » plus grand port négrier français » , c’est pour se rappeler que l’esclavage n’a jamais été un commerce comme un autre, et qu’il est temps de rendre à ceux qui ont souffert de ce commerce une mémoire, une vraie.
Shingui

