
Ce tableau est présenté sous le signe adinkra Tamfo brebre. Cela peut se traduire par l’ennemi souffrira. Pour faire court c’est le symbole de la jalousie et de la mauvaise volonté.
Ici, aujourd’hui nous ne parlerons pas de jalousie, mais de la cicatrice sur la joue de notre modèle. Pour ceux qui ne le savent pas c’est une scarification. Cette scarification est rituelle. Contrairement à l’occident où la scarification relève plus d’une souffrance psychologique. Les seuls points commun entre ces deux types de scarifications seront, la souffrance liée à la blessure et la cicatrice. Les raisons pour lesquelles des individus en Afrique ou en Occident , s’infligent ces souffrances sont aussi opposées les unes des autres que le pôle nord et le pole sud…

Qu’est-ce que la scarification ? Le petit Larousse nous donne cette définition :
scarificatio nom féminin 1. Incision superficielle de la peau, pratiquée à titre médical ou lors d’un acte d’automutilation. 2. (souvent au pluriel.) En Afrique, incision superficielle de la peau pratiquée de manière à laisser une cicatrice, afin de marquer l’appartenance à une lignée, à une société.
Les sociétés africaines de nos jours encore pratiquent la scarification. Même si les gouvernements, dans le but d’homogénéiser les populations ont choisi d’en imposer l’arret par la loi et le droit. Toutefois, les habitudes et les mœurs ne sont pas destinées à changer du jour au lendemain.
Être scarifié dans une société africaine veut tout simplement dire que l’on autorise l’Autre à lire dans ses dessins, ses origines, son statut social ou la tranche d’âge dans laquelle l’on se situe. La scarification, c’est aussi la tradition pure où les entailles disent la protection contre les mauvais génies, le soin face à la maladie. Les plantes sont appliquées dans les entailles, ceci soulage le malade ou le guérissent. Si l’on rajoute à cela les paroles du tradipraticien au génie du lieu, les traitements de ce type se révèlent être d’une efficacité redoutable. Pour les bafias du Cameroun, la scarification permet de différencier les humains des animaux, tout simplement.
La scarification, c’est un condensé de tous les éléments ci-cités. Alors qui? et pourquoi? les tribus pratiquent elles la scarification? Est-ce encore essentiel dans nos sociétés ?

La scarification pour les ethnies qui la pratique donne les informations nécessaires à la vie d’un individu au sein de sa communauté. L’identité, le statut social, le rite de passage l’âge (enfant-jeune-adulte-adulte). Nous pouvons rajouter l’esthétisme, la beauté de la cicatrice, c’est aussi un élément essentiel.
Le scarificateur est un personnage éminemment respecté au sein du clan. Il est en phase avec deux éléments sacrés, le sang et le feu. Il n’est cependant pas sollicité pour toutes les scarifications. Dans les cas particuliers, tels la scarification d’un mort-né, la famille est amenée à faire appel au fossoyeur afin que, mélangé aux ordures, l’enfant ne soit pas enlevé par les mauvais génies lors de son passage vers l’au-delà. Les deux personnages ont en commun d’user pour la pratique de leurs arts, de petits couteaux ou de lames de rasoir pour les plus modernes. Le scarificateur « blesse » le personnage pour le marquer d’une identité ethnique indéniable. Les scarifications sont communes aux personnes de sa communauté. Les senoufos portent sur chaque partie du visage trois marques bien distinctes qui partent de la bouche aux oreilles. Les guerriers se reconnaissaient ainsi sur-le-champs de bataille. Porter les mêmes marques sur le corps, certifient l’appartenance à la tribu, il était dans ces cas-là, hors de question de mettre à mort ou de blesser l’individu ainsi identifié. Il n’est pas mal vu chez les suri d’Ethiopie d’inscrire sur son corps le nombre d’ennemis tués sur-le-champs de bataille.
Pendant ce temps, la scarification chez la femme Luba se porte comme un vêtement. Les lubas vivent au sud ouest du fleuve Tanganika au congo. C’est la femme qui décide du design, comme chez le tatoueur. Elle a inscrit sous la peau, son clan, sa vie amoureuse. Elle décide de remplacer, si elle le souhaite, les motifs ronds par des losanges, d’isoler les étoiles ou de rajouter des traits. Ses coupures racontent une histoire, la scarification ici, c’est l’écriture d’antan. C’est d’ailleurs pour cette raison que le mot « Kulemba » qui veut dire scarifier, est traduit, ou du moins se transforme en « écrire » au moment où l’alphabétisation fait son arrivée dans la tribu.
Du côté des Mangbetous, les femmes sont marquées autour des bras, du bas-ventre et des seins. Les femmes senoufos quant à elles se laissent scarifier entre les jambes. Aux dires de celles qui y ont recours, les cicatrices autour des zones-ci citées, ont, pendant l’amour, un pouvoir érotisant certain.
Pour toutes les sociétés traditionnelles, les rites de passage sont des étapes importantes dans la vie des populations. Les jeunes filles et les jeunes hommes du clan quittent l’adolescence pour entrer dans la vie de jeunes adultes. C’est comme cela qu’en fonction des traditions, les scarifications tiendront le rôle de passeur d’histoires. Le jeune adhère aux traditions, aux légendes et aux rites de son clan. Il le dit, le montre à travers sa peau scarifiée. Ils doivent faire preuve de force et de courage, car après tout, on quitte les jupes de ses mères pour faire partie des hommes du clan. On est plus protégé par, mais on devient le protecteur de… Leurs peaux seront marquées par des dessins « saignés » au couteau, avec les motifs, parfois, les plus complexes. La douleur de la saignée devra être endurée, de préférence, sans émettre le moindre son. Oui, parce que l’on est fort et courageux. Je cite cet exemple afin que nous puissions tous comprendre parfois le degré de souffrance lié à des scarifications de rites de passage. Pour les jeunes chambris en papouasie nouvelle guinée, le rite de passage est lié à une légende de la tribu ; le crocodile. Ici, les entailles une fois cicatrisées ressemblent à des écailles de crocodiles. Le mythe lié à cette tradition : Le jeune face à l’adversaire se sait aussi coriace qu’un crocodile. Il est donc persuadé que l’ennemi n’aura pas sa peau…

Chez les filles par contre, les scarifications se révèlent aussi être associées au plaisir charnel. Euh, oui, c’est assez étonnant et pourtant… Les jeunes filles font leur rite de passage au moment des premières règles. Les jeunes filles nuba du soudan sont entaillées au front, sur la poitrine et sur l’abdomen. Les ethnies Oboué et Habé du Dahomey avaient l’habitude de réaliser 81 entailles à l’intérieur de chaque jambe de la jeune adolescente dès leurs premières règles. Les femmes Senoufos sont quant à elles « ornées » de trois rangées de cicatrices autour des reins, du ventre et du nombril. Ici, est célébrée la pureté de la jeune demoiselle.
La scarification est aussi la médecine; pour l’amélioration de la vue, il y a trois des entailles sur le coin de l’œil. Ici, on soulage les maux de têtes en entaillant les tempes, la protection contre les hépatites se fait en dessinant à la lame ou au couteau, des étoiles au niveau du foi. La scarification est argent, les Ekais, Nigéria, quant à eux espèrent pouvoir se servir de leurs scarifications comme monnaie d’échange dans l’au-delà. Enfin, nous avons sans doute oublié le plus important, l’esthétisme de la scarification… On se scarifie d’abord pour se faire beau. D’ailleurs, les baulés et les senoufos pensent que, sans la scarification, le corps de l’être humain ne serait qu’un corps aussi moche et laid que celui d’un animal.
Dans les sociétés actuelles, la beauté et la scarification ne sont pas deux termes que l’on associe sans paraître déviants. La scarification rituelle n’est pas vue de façon positive. La modernisation des sociétés accélère son déclin. C’est sans doute pour cette raison, qu’un sujet qui vit à la campagne, une fois en ville se retrouve confronté à des habitants qui ne se reconnaissent pas dans ce sens de l’esthétisme. En effet, être moqué ou montré du doigt au quotidien ne fait plaisir à personne. L’arrivée en ville du scarifié modifie ses croyances sur sa définition de la beauté. Sa perception de la beauté de ses cicatrices change. Ce qui pour lui a été pendant longtemps source de fierté, devient, à cause du regard de l’autre, source de honte. La loi n’arrange pas les affaires de la tradition. En côte d’ivoire par exemple, la loi, justifiée par le tribalisme et la vision anti-patriotique que véhicule la scarification interdit cette pratique. La troisième raison pour laquelle l’on voit le déclin de la scarification est qu’aujourd’hui, la modernité gagne aussi nos campagnes. Le tradipraticien n’est plus le seul a soigner les maux de tête ou à améliorer la vue des villageois. Le dispensaire, l’infirmière ou le médecin soignent tous les bobos qui avant demandaient l’intervention d’un scarificateur. La beauté des scarifications est de moins en moins visible puisque la peau de l’individu est couverte de vêtements. Et puis si l’on souhaite pousser l’analyse un peu plus loin, nous pouvons supposer que des campagnes de sensibilisation ont sans doute été menées auprès de scarificateurs afin d’essayer de leur faire modifier leur mode de consommation de lame et de couteaux dans l’exercice de leur fonction. Vu le nombre de maladies susceptibles d’être transmises par les outils si mal stérilisés, il est plus que certains que les campagnes de sensibilisation ont du être très nombreux et des scarificateurs quelque peu ennuyés.
Pour conclure, la scarification remplit 3 fonctions dans la société dans laquelle elle se pratique. Elle est esthétique ; je suis scarifié donc je suis, je me scarifiée donc je suis beau. Être scarifié, c’est savoir la douleur, le courage. Car c’est bien le but d’un rite de passage, faire preuve de courage et prouver que l’on est capable de gérer au mieux, la nouvelle tranche de vie qui s’annonce.
Parce que les mœurs évoluent, il est sans doute normal de voir, les habitants des campagnes ne pas être en accord avec ce que les citadins estiment eux, être politiquement correct ou esthétiquement correct. Mais cela est-il juste de nier ainsi des siècles de traditions au profit d’une universalité de la beauté parfois bien fade ? Peut-on décider que le capital historique d’une région pouvait se perdre ainsi au profit d’une uniformité lisse et sans relief ? Je vous laisse le droit, mais aussi le choix d’y répondre. Après tout la beauté, qu’est-ce ?

Un avis sur « Les scarifications »